
On peut légitimement s’interroger sur la sévérité de la faute du Lachone Hara (la médisance) et sur la dureté de ses sanctions. À l’époque du Beth Hamikdash, elle entraînait la tsaraat — une forme de lèpre spirituelle — et nos Sages la considèrent toujours, même à notre époque, comme équivalente aux trois fautes capitales (avoda zara, guilouy arayot, chéfikhout damim), jusqu’à impliquer la mita bidei shamayim (mort céleste).
Pour comprendre cette gravité, il faut se tourner vers le Targoum Onkelos, qui traduit l’expression « Nefech ‘haya » par « Roua’h memalela », « un esprit parlant ». Cela nous enseigne que la parole n’est pas un simple son, mais l’expression de l’union des différentes composantes de l’âme : l’intellect (nechama), l’émotion (roua’h) et les pulsions vitales (nefech). Parler véritablement, c’est aligner ces trois niveaux à l’échelle individuelle, mais aussi, à l’échelle collective, créer un lien d’âme à âme entre les hommes. La parole est donc le canal par lequel chacun peut exprimer son intériorité et accéder à celle de l’autre.
Le Maharal explique que chaque exil est lié à une corruption d’un aspect de l’âme :
- L’exil de Babel, lié à l’avoda zara, corrompt l’âme intellectuelle (nechama).
- Celui de Paras ou Maday, lié aux déviances sexuelles (guilouy arayot), abîme le nefech, l’âme pulsionnelle.
- L’exil de Yavan, marqué par la violence (chéfikhout damim), atteint le roua’h, l’âme émotionnelle.
Mais l’exil d’Édom, dans lequel nous nous trouvons encore, est associé au Lachone Hara, car il implique la parole — cet outil qui synthétise toutes les dimensions de l’âme. En la pervertissant, c’est l’ensemble de l’être humain qui est dévoyé.
Dans la Parachat ‘Houkat, les Bné Israël se plaignent de la manne et sont punis par l’attaque des serpents. Rachi commente que la manne contenait tous les goûts possibles : elle devait leur apprendre à percevoir la richesse intérieure de chaque chose — et par extension, de chaque être humain. Le serpent, quant à lui, goûte tout comme de la poussière : il ne perçoit aucune saveur, aucune valeur. Il incarne celui qui parle en mal d’autrui, non pour un intérêt personnel, mais simplement par plaisir de salir, de détruire. Il est donc comparé au baal Lachone Hara, dont la parole vide de sens devient une arme meurtrière. La force de vie devient alors une force destructrice.
C’est pourquoi la punition est mida kenegued mida : le metsora est considéré comme « mort », isolé de la communauté, et passible de la mort céleste. Il a utilisé à mauvais escient ce qui fait de lui un être vivant — la parole — et se retrouve coupé du vivant.
Le Yalkout Chimoni enseigne que c’est précisément par la réparation du Lachone Hara et de la sinat ‘hinam (haine gratuite) que les Bné Israël ont mérité la délivrance d’Égypte. Le Hafets ‘Haïm ajoute que ce même travail intérieur nous permettra de mériter la fin du quatrième exil, celui d’Édom.