
Briser la nuque de l’indifférence
Quel est le sens profond de l’étrange mitsva de la Egla Aroufa ?
La Torah nous enseigne que lorsqu’un homme est retrouvé mort en pleine campagne, sans que l’on sache qui l’a tué, les anciens de la ville la plus proche doivent accomplir toute une cérémonie : ils prennent une jeune génisse qui n’a encore jamais travaillé, la conduisent dans une vallée et lui brisent la nuque.
Pourquoi un tel cérémonial ? Pourquoi la Torah accorde-t-elle une telle importance à une mort dont, apparemment, personne n’est responsable ?
Peut-être précisément parce que la Torah veut nous enseigner qu’aucune vie humaine ne doit jamais nous laisser indifférents.
Cette jeune génisse, qui n’a encore jamais travaillé, qui n’a encore rien produit et dont tout le potentiel était devant elle, symbolise d’une certaine manière cet homme dont la vie vient brutalement de s’interrompre.
Lui aussi avait encore quelque chose à accomplir.
Des projets à réaliser.
Des personnes à aimer.
Des mitsvot à faire.
Une mission à terminer.
Et tout cela s’est arrêté.
La Torah nous demande donc de ressentir la tragédie non seulement de la mort d’un homme, mais également celle de tout le potentiel qui disparaît avec lui.
Mais il y a peut-être encore une idée plus profonde.
Pourquoi précisément lui briser la nuque ?
La nuque représente ce que l’on détourne lorsque l’on ne veut plus regarder quelqu’un.
Lorsque nous nous intéressons à une personne, nous lui présentons notre visage. Nous la regardons.
Mais lorsque nous devenons indifférents à elle, nous détournons la tête et nous lui présentons… notre nuque.
Ce n’est donc peut-être pas seulement la nuque de la génisse que la Torah nous demande de briser.
C’est la nuque de notre propre indifférence.
Ne détourne pas ton visage.
Ne dis pas : « Cela ne me concerne pas. »
Un homme est mort. Une vie s’est arrêtée. Un monde entier vient de perdre une partie de son potentiel.
Ressens-le.
Et cette sensibilité que la Torah exige de nous ne concerne pas seulement l’homme.
Quelques versets auparavant, notre paracha nous interdit déjà de détruire inutilement un arbre fruitier : Bal Tach’hit.
Même face au monde matériel, la Torah nous éduque à ne pas détruire sans raison ce qui porte en lui une capacité de produire, de donner et de faire vivre.
À plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un être humain.
On raconte qu’un jour, le ‘Hafetz ‘Haïm demanda à l’un de ses élèves ce qu’il advenait de populations lointaines qui souffraient de la faim.
Son élève lui répondit que malheureusement leur situation était toujours terrible.
Le ‘Hafetz ‘Haïm se mit alors à pleurer.
Son élève, étonné, lui demanda :
— Rabbi… à ce point ?
Le ‘Hafetz ‘Haïm lui répondit simplement :
— Eux aussi sont des êtres humains. Eux aussi sont des créatures d’Hachem.
Voilà peut-être ce qui définit véritablement un Gadol.
Nous pensons parfois que la grandeur d’un homme se mesure uniquement à ce qu’il sait.
Mais elle se mesure aussi à l’étendue de ce qu’il est capable de ressentir.
Le petit homme ne ressent que ce qui lui arrive à lui.
L’homme un peu plus grand ressent également ce qui arrive à sa famille, à sa communauté, à son peuple.
Mais l’âme du véritable grand homme s’étend encore davantage.
Elle devient tellement vaste qu’elle peut contenir la souffrance d’un homme qu’il n’a jamais rencontré, vivant à des milliers de kilomètres de lui.
Parce qu’à ses yeux, aucune créature d’Hachem n’est étrangère.
Plus l’homme grandit, plus le cercle de ceux qu’il porte dans son cœur s’agrandit.
Et peut-être est-ce cela que la Torah cherche à nous apprendre à travers la Egla Aroufa :
Lorsqu’une vie se brise…
ne détourne jamais le visage.
Brise plutôt en toi la nuque de l’indifférence.
Car la véritable grandeur d’une âme se mesure aussi au nombre d’âmes qu’elle est capable de contenir.