
Alors que la Chira semble se conclure par des louanges exaltées à l’égard d’Hachem, le dernier verset — « ki va sous Paro… », qui décrit la noyade de Paro et de son armée dans la mer pendant que les Bné Israël traversent à pied sec — semble revenir subitement au récit de la Kriat Yam Souf. Ce retour narratif interpelle : pourquoi terminer sur ce rappel, alors que tout indiquait une montée vers la louange pure ?
Le Ibn Ezra éclaire ce point en expliquant que ce dernier verset vient en réalité souligner l’aspect miraculeux de l’événement : ce que fut la mer pour les Égyptiens — un piège mortel — fut en même temps une terre ferme pour les Bné Israël. Il s’agit là d’un « nes betokh nes », un miracle à l’intérieur du miracle, qui dépasse et contredit les lois naturelles. Une même réalité physique se manifeste de deux façons opposées, selon celui qui la traverse.
Ce que ce miracle révèle en profondeur, c’est qu’à partir de ce moment, les Bné Israël entrent dans une nouvelle forme d’existence, une autre dimension spirituelle. Ce qui est inhospitalier, oppressant, voire mortel pour les nations — la mer — devient pour eux la terre ferme, leur voie royale. Leur monde se renverse : ce qui est invivable pour les autres devient leur espace vital, et inversement.
Pour mieux saisir cette transformation de perception, examinons un autre élément du désert : les Anané Kavod, les nuées de gloire. Ces nuées qui accompagnaient les Bné Israël brillaient d’une telle lumière qu’elles permettaient même de voir à travers les objets. Pourtant, le mot « anan » évoque généralement l’obscurité, un voile qui empêche la vision. N’est-ce pas paradoxal ?
En vérité, la lumière divine ne se dévoile qu’à celui qui accepte de fermer les yeux de son ego. Ce n’est qu’en obstruant la vision de soi-même que s’ouvre le regard vers le divin. À l’inverse, celui qui ne voit que lui-même sera ébloui, aveuglé même, par cette lumière qu’il ne peut recevoir.
Dans le même esprit, le Malbim explique qu’au moment de Makat ‘Hochèkh (la plaie des ténèbres), une lumière divine fut en réalité révélée. Mais cette lumière, au lieu d’éclairer, fut perçue comme obscurité par les Égyptiens, tandis qu’elle brillait d’un éclat puissant pour les Bné Israël. Encore une fois, la même réalité engendre deux expériences opposées, selon l’âme qui la perçoit.
C’est cette opposition fondamentale qui explique pourquoi ce qui est terre pour l’un est mer pour l’autre. Dans cette dimension où le divin se dévoile dans toute sa splendeur, celui qui n’est pas prêt à l’accueillir ne peut y survivre. La révélation devient pour lui insupportable, destructrice.
On peut d’ailleurs remarquer que le mot « yam » (mer) est étymologiquement proche de « yom » (jour), le temps de la lumière révélée. De même, les termes « nahar » (fleuve) et « yeor » (canal, ou fleuve du Nil) sont proches du mot « or » (lumière). Tous ces termes liés à l’eau partagent une racine commune avec celle de la lumière, soulignant une fois de plus l’ambivalence de cette émanation : vivifiante ou destructrice selon celui qui la reçoit.
Dès lors, les Bné Israël sont appelés « Ivrim », « ceux qui ont traversé », ceux qui sont passés de l’autre côté. Non seulement au sens géographique, mais surtout au niveau spirituel. Leur place n’est plus dans une existence ordinaire. Ils appartiennent désormais à une autre dimension, une réalité transcendante à laquelle on accède par la Torah et les mitsvot. Et inversement, ce que les nations perçoivent comme terre ferme — une vie ancrée dans la matérialité, mais dépourvue de lien avec le divin — sera pour les Bné Israël la mer, un lieu invivable, oppressant, étouffant.