בהר־בחוקתי

Dans la paracha Behar, le Keli Yakar établit un parallèle profond entre deux cycles fondamentaux du judaïsme : celui des sept années de chemitah — conduisant à la cinquantième année, le yovel — et celui des sept semaines de la séfirat haOmer, qui mène à Chavouot. Tentons d’approfondir ce lien. 

La mitsva de chemitah, souvent qualifiée de Chabbat de la terre, nous invite à une forme de détachement du matérialisme. Durant cette année, nous renonçons à exploiter le fruit de notre travail, plaçant ainsi notre confiance non pas dans nos efforts, mais en Hachem. Ce relâchement de la maîtrise humaine sur la terre est un acte de émouna, de foi totale. 

C’est dans cet esprit que le eved ivri (l’esclave hébreu) retrouve sa liberté. Car en reconnaissant la royauté absolue d’Hachem, l’homme s’affranchit de toute autre forme de servitude. Le yovel marque alors l’apogée de cette h’erout, cette liberté véritable : non seulement l’esclave est libéré, même le eved nirtsa (celui qui avait choisi de rester esclave), mais aussi les terres vendues retournent à leurs propriétaires originels. Le monde retrouve un équilibre fondé sur la justice divine. 

Ce n’est pas un hasard si le chofar est sonné lors du yovel. Comme l’explique le Ram’hal, cette sonnerie symbolise la destruction des forces du mal, dissipant les ténèbres spirituelles qui entravent l’homme. Elle opère une libération intérieure profonde : nous ne sommes plus soumis à aucune domination, si ce n’est à celle du Ribono shel Olam, Maître de l’univers. 

De manière similaire, pendant la séfirat haOmer, nous traversons un cheminement spirituel de quarante-neuf jours, une élévation progressive où nous nous efforçons de raffiner nos middot, nos traits de caractère. L’objectif : sortir des quarante-neuf portes d’impureté dans lesquelles les Bné Israël étaient plongés en Égypte. Ce processus de purification prépare à Matane Torah, le Don de la Torah, moment où nos ancêtres accédèrent à une forme de liberté ultime : celle vis-à-vis du yetser hara et du malakh hamavet — qui ne sont, au fond, que deux aspects d’une même entité. 

La liberté totale vis-à-vis du mal, que nous espérons atteindre à Chavouot, trouve un écho dans les propos énigmatiques des guemarot de Méguila et de Roch Hachana. Elles affirment en effet que nous lisons les klalot — malédictions — de Behoukotaï avant Atseret (Chavouot), car cette fête est considérée, à certains égards, comme un Roch Hachana. En effet, nous y sommes jugés sur les fruits des arbres. 

C’est aussi dans cette optique que l’on apportait à Chavouot les deux pains de blé (ch’tei halechem), afin de mériter un bon jugement sur ces fruits. Mais cela soulève plusieurs questions : quel est le lien entre ces malédictions que nous lisons à l’approche de la fête, et ce jugement ? Et pourquoi le blé, céréale, est-il ici lié aux fruits de l’arbre ? 

La clé de compréhension réside dans une opinion fascinante de Rabbi Yehouda : selon lui, le Etz HaDa’at, l’Arbre de la Connaissance du bien et du mal, était en réalité… du blé. Avant la faute d’Adam, le blé poussait sur un arbre — il était, littéralement, un fruit de l’arbre. Le pain, source de subsistance, faisait naturellement partie du monde harmonieux et parfait d’avant la faute. 

L’arbre symbolise le bien qui pousse de manière fluide, constante, sans effort. À l’inverse, les produits de la terre — qui exigent labour, semence, entretien — représentent un monde où le bien est difficilement accessible, toujours à reconquérir. Après la faute, l’ordre primordial s’est inversé : désormais, les ronces poussent naturellement, tandis que le pain, nourriture de l’homme, n’est obtenu qu’ »à la sueur de son front ». 

Ainsi, en apportant les deux pains à Chavouot, nous affirmons notre désir profond de réparer le blé, de corriger la faute du Etz HaDa’at, et de rétablir un monde dans lequel le bien est naturel, spontané. La lecture des malédictions nous rappelle qu’elles ne sont que la conséquence de la perturbation de l’ordre que nous cherchons à rétablir. 

 Ce jugement sur les « fruits de l’arbre » concerne donc à un niveau plus elevé, les fruits de notre travail, notre amal baTorah, l’effort fourni dans l’étude et l’accomplissement de la volonté divine. C’est précisément cet effort — ce amal haTorah — qui est appelé Etz HaHaim, l’Arbre de Vie. Et c’est par ce labeur spirituel que nous pourrons mériter de goûter, à nouveau, au fruit de cet Arbre de Vie, retrouvant ainsi la perfection originelle, une liberté totale vis-à-vis du ra, du mal. 

Nous comprenons ainsi que Chavouot ne représente pas seulement le moment du don de la Torah, mais aussi une opportunité de réparation cosmique. Par le parallèle entre la chemita et la séfirat haOmer, la Torah nous enseigne que la véritable liberté ne s’obtient pas par la rébellion contre les limites, mais par l’acceptation de la souveraineté divine. C’est en nous détachant de la matérialité excessive, en raffinant nos middot, et en consacrant nos efforts à la Torah — source de vie — que nous nous rapprochons de cette liberté essentielle : celle d’un monde où le bien redevient l’ordre naturel des choses. 

Chavouot est donc un jugement, mais aussi une promesse : celle que si nous investissons nos forces dans l’étude et l’élévation intérieure, nous pouvons mériter de goûter au fruit de l’Etz HaHaim, et participer activement à la réhabilitation du monde vers son état originel de clarté, de paix et de vérité. C’est là le véritable sens de notre liberté. 

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