
Le Houmach Bamidbar est désigné dans le traité Mena’hot comme Torat HaPekoudim, la « Torah des dénombrements », en référence aux deux recensements du peuple d’Israël. Tentons de comprendre le lien entre le désert – midbar – et ces dénombrements.
Le Midrash enseigne que la Torah et la sagesse ne peuvent être véritablement acquises que par celui qui se rend hefker, c’est-à-dire libre de tout attachement, comme le désert. C’est dans cette optique que la Michna dans Pirké Avot affirme : « Réchit ‘Hokhma Yirat Hachem » – « Le début de la sagesse, c’est la crainte de Dieu ». Car seule la yirat Shamayim, la crainte du Ciel, permet l’annulation de l’ego. Et c’est justement cette annulation de soi qui rend l’homme capable de devenir un réceptacle pour la sagesse divine, une sagesse qui transcende les limites de l’intellect humain.
Quant au dénombrement, une question se pose : pourquoi ici la Torah l’ordonne-t-elle alors que, dans d’autres contextes, il est prohibé, voire dangereux, comme dans l’épisode du recensement réalisé par le roi David ? En effet, le comptage fixe des limites, il enferme. Or, la berakha, la bénédiction, est par essence infinie.
Mais ici, le contexte est différent. Moché Rabbénou, dont l’âme est équivalente à celle de tout le peuple d’Israël réuni, possède une ‘ayin tova – un regard bienveillant, une vision positive. Le recensement qu’il effectue ne vise pas à restreindre, mais au contraire à délimiter pour unir. Il s’agit d’attribuer à chacun sa place unique, son rôle singulier au sein du peuple, en tant que soldat dans l’armée d’Hachem. C’est pourquoi le positionnement des tribus dans le désert correspondait au campement divin – Mahane HaShekhina – et reflétait les quatre directions du Maassé Merkava, le Char céleste décrit dans la vision d’Ézéchiel.
De là, on peut mieux comprendre les descriptions apparemment contradictoires du nombre d’Israël dans la Torah : tantôt comparés au sable de la mer, tantôt aux étoiles du ciel. Comme le sable, même lorsqu’ils sont au plus bas, leur point lumineux intérieur – leur nekouda tova – reste indestructible, enraciné dans la terre. Comme les étoiles, lorsqu’ils sont élevés, ils brillent et influencent les sphères supérieures.
Et parfois, le peuple est décrit comme « indénombrable » : car sa mission est justement de partir d’un nombre, d’une réalité matérielle finie, pour tendre vers l’infini, qui dépasse toute mesure.
C’est en ce sens que les racines hébraïques mispar (nombre), sefer (livre) et sapir (saphir) sont liées. Mispar – le nombre – définit, limite. Sefer, bien qu’écrit avec des lettres finies, permet de raconter, de transmettre une histoire infinie. La Torah elle-même est un feu noir sur feu blanc : des lettres finies décrivant une réalité infinie. Quant au sapir, il laisse passer la lumière – il révèle une parcelle de l’illumination divine à travers une matière pure.
C’est pourquoi Israël a reçu la Torah « k’ish ehad belev ehad », « comme un seul homme avec un seul cœur ». Le peuple tout entier est formé de 600 000 lettres – selon le zohar, « Yesh shishim ribo otiot laTorah » – chaque âme correspond à une lettre de la Torah. Chacune est unique, irremplaçable, et fait partie intégrante de ce grand Sefer, ce récit divin.