Hesped de rav Elbaz zatsal

Quand Moché Rabbénou vit Rabbi Akiva,il demanda :
« Un homme aussi immense… pourquoi n’est-ce pas lui qui reçoit la Torah ? »
Puis, en voyant ses terribles souffrances, il demanda encore :
« Est-ce là la Torah, et est-ce là sa récompense ? »

Et aux deux question Hachem lui répond :

« שתוק, כך עלה במחשבה לפני »
“Silence. Ainsi est montée Ma pensée.”

Le silence…
Non pas un silence de vide, mais un silence qui permet d’accéder à la mahachava : une pensée si élevée qu’aucun mot ne peut réellement la contenir.

Il existe des êtres dont la profondeur dépasse toute expression.
Des êtres qui sont eux-mêmes une pensée divine insondable.

Et c’est ce que représentait pour nous Rav Elbaz.

Il sera difficile d’enfermer dans des mots la lumière qu’il allumait dans nos cœurs.

Il est écrit dans les Pirké Avot :

« על שלשה דברים העולם עומד :
על התורה, ועל העבודה, ועל גמילות חסדים »

“Le monde repose sur trois piliers :
la Torah, la avoda et la bonté envers autrui.”

Ces trois piliers représentent en réalité toute l’existence de l’homme :

  • la Torah : le travail sur soi-même et l’élévation de l’esprit ;
  • la avoda : le lien vivant entre l’homme et Hachem ;
  • la guemilout ‘hassadim : l’amour et le dévouement envers les autres.

Les méfarchim expliquent souvent qu’il est déjà immense pour un homme d’exceller véritablement dans un seul de ces domaines.

Certains deviennent des géants de Torah.
D’autres brillent surtout par leur avodat Hachem.
D’autres encore consacrent leur vie au ‘hessed et à l’amour d’Israël.

Mais chez Rav Elbaz, ces trois piliers étaient réunis.

Nos maîtres disent que la Torah est un :

« אש שחורה על גבי אש לבנה »
“Feu noir sur feu blanc.”

Le feu noir, ce sont les mots, les lettres, ce qui peut être transmis et expliqué.
Mais le feu blanc… c’est l’infini qui entoure les mots.
La profondeur cachée qui ne peut être enfermée dans le langage.

Et cet infini, Rav Elbaz l’a poursuivi toute sa vie.

Dans sa manière d’étudier, il décortiquait chaque ligne de Guemara avec une intensité rare, cherchant sans relâche la profondeur cachée derrière les mots.

Une fois, il m’avait expliqué que tout son limoud était uniquement en iyoun, en profondeur.
Et j’ai compris que ce n’était pas pour lui une simple méthode parmi d’autres, mais l’expression d’une soif immense : comprendre la Torah d’Hachem avec le plus de vérité et de précision possible.

C’est pour cela qu’il ne s’arrêtait jamais.

Je me souviens qu’à n’importe quelle heure de la nuit où nous nous réveillions, nous le trouvions dans son bureau, plongé dans l’étude.
Il semblait inépuisable.

Il m’avait affirmé un jour avec une conviction bouleversante :

« L’essentiel, c’est l’étude.
Il n’y a que cela qui ait une véritable valeur. »

Et cette profondeur infinie avait fini par illuminer tout son être.

Comme il est écrit :

« הלומד תורה לשמה זוכה לדברים הרבה »
“Celui qui étudie la Torah pour elle-même mérite d’innombrables choses.”

Sa avodat Hachem, en plus d’être intense, était accomplie avec une joie incomparable.

Avant chaque mitsva, il était enthousiaste comme un enfant à l’approche d’un anniversaire :
avant l’allumage des bougies de ‘Hanouka, avant Birkat Halevana, avant la construction de la Soukka…

Et cette joie était contagieuse.

Dans le Mizmor 73 d’Assaf, il est écrit :

« כמעט נטיו רגלי… »
“Peu s’en est fallu que mes pieds trébuchent…”

Il existe dans ce monde des zones d’ombre qui bouleversent l’homme :
la réussite des méchants, la souffrance des justes, les épreuves incompréhensibles.

Puis Assaf dit :

« עד אבוא אל מקדשי א-ל »
“Jusqu’à ce que j’entre dans les sanctuaires de D.ieu…”

Le Michkan apportait une clarté intérieure à celui qui y pénétrait.
Les ténèbres se dissipaient.
Les questions perdaient leur violence.
Tout devenait plus limpide.

Et ce sentiment… nous le ressentions lorsque nous passions du temps auprès de Rav Elbaz.

Chaque Chabbat à ses côtés était une véritable cure de yirat chamayim et d’amour d’Hachem.

La manière dont il accomplissait chaque mitsva, chaque tefila, chaque seouda, avec tant de simplicité, tant d’évidence et tant d’amour, avait le pouvoir de nous transformer nous aussi.

Puisqu’il est question de sa avoda, il est impossible de ne pas évoquer la manière dont il accepta l’épreuve de son accident cérébral avec amour.

Même après la diminution de ses forces, même lorsqu’il ne pouvait plus étudier autant, sa avoda continuait avec le même entrain et la même fidélité.

C’était évident pour lui :

si Hachem lui confiait maintenant une nouvelle mission, alors c’était cela qu’il devait accomplir.

Je me souviens qu’un jour il nous avait dit qu’il ne craignait pas la mort :

« Hachem veut que je sois ici.
Et lorsqu’Il voudra que je sois ailleurs, ce sera également ce qu’il y aura de meilleur. »

Nous ne l’avons jamais entendu se plaindre.

Et malgré ses souffrances, il débordait de joie.

Il nous avait dit une fois :

« On ne recherche pas les épreuves.
Mais lorsqu’elles sont là, même contre de l’or, on ne les échange pas. »

Il nous a montré ce que signifie réellement être mekabel yissourine béahava.

Nos sages disent que celui qui accepte les souffrances avec amour est mévi guéoula laolam — il apporte la délivrance au monde.

Car lorsqu’un homme continue à faire rayonner la lumière même au cœur de l’obscurité, il prépare déjà la lumière de la guéoula.

Et cette lumière… Rav Elbaz l’a laissée dans nos cœurs et dans nos âmes.

Il aimait profondément chaque Juif.

On ressentait dans son regard une affection sincère et pure.

Je me souviens qu’un Chabbat, des jeunes qui semblaient éloignés passaient devant chez lui.
Leur tenue n’était pas adaptée à la kedoucha du Chabbat.

Et pourtant, il nous dit immédiatement :

« Il faut les inviter.
Pourquoi ne leur avez-vous pas proposé de venir ? »

Même durant sa dernière année, alors qu’il souffrait et qu’il était épuisé, il continuait à se soucier des autres.

Il nous demandait :

« Est-ce que tu as mangé ?
Est-ce que ça va mieux ? »

Comme si c’était encore à lui de prendre soin de nous.

J’ai entendu d’un de ses proches que s’il exposait si rarement en public toute la profondeur de sa Torah — alors même qu’elle était toute sa vie — c’était parce qu’un jour un homme s’était senti découragé devant l’intensité de ses questions.

Et Rav Elbaz souffrait à l’idée qu’un Juif puisse se sentir refroidi dans sa relation avec Hachem.

Il se souciait profondément de chaque âme.

C’est peut-être aussi pour cela qu’il était si sélectif dans le choix de ses élèves.

Il est écrit :

« הוי מתחמם כנגד אורן של חכמים והוי זהיר בגחלתן »

D’un côté, le tsadik est une immense source de lumière, et nous devons nous réchauffer à son feu.
Mais d’un autre côté, il peut être difficile d’être confronté à une telle intensité spirituelle sans se sentir petit devant elle.

Habituellement, c’est au disciple de faire attention.

Mais Rav Elbaz, lui, faisait attention pour nous.

Il réfléchissait constamment à l’impact qu’il pouvait avoir sur autrui.

Il prenait très à cœur l’enseignement du Saba de Slabodka :

« Le visage de l’homme est un domaine public. »

Être triste, disait-il, c’est comme laisser un obstacle sur le chemin des autres.

Il s’est toujours soucié de chacun d’entre nous.

Et je suis certain qu’il continuera encore à prier pour nous.

Quant à nous…

à nous désormais de continuer à nous réchauffer auprès de son immense feu.

Ce feu noir sur feu blanc.

Car nous avons tous eu ici le mérite immense de le connaître.

Et il est désormais de notre devoir de marcher sur ses traces.

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