
Il est écrit, au moment de la sortie d’Égypte :
וַיַּאֲמֵן הָעָם
“Et le peuple crut.”
Nos Maîtres enseignent que les Bné Israël furent délivrés d’Égypte par le mérite de cette émouna. Or, notre délivrance finale est elle aussi comparée à la sortie d’Égypte, comme il est écrit :
כִּימֵי צֵאתְךָ מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם אַרְאֶנּוּ נִפְלָאוֹת
“Comme aux jours de ta sortie d’Égypte, Je lui montrerai des merveilles.”
Il nous faut donc comprendre ce qu’est réellement la émouna.
On traduit souvent ce mot par “foi”. Mais en français, le mot foi peut donner l’impression d’une croyance aveugle, irrationnelle, presque naïve. Comme si croire signifiait fermer les yeux, refuser de réfléchir, ou accepter sans comprendre.
Mais la émouna d’Israël est bien plus profonde que cela.
La émouna n’est pas une fuite de l’intelligence.
Elle est l’ouverture à une vérité qui dépasse l’intelligence.
Pour approcher cette idée, utilisons une méthode de lecture de l’alphabet hébraïque appelée אלב״ם — Albam. Dans ce système, certaines lettres sont mises en correspondance. Le יוד se retrouve face au שין, ce qui forme le mot :
יש — yesh, l’existence.
De même, le אלף se retrouve face au למד, ce qui forme :
אל — al, la négation que l’on peut rattacher à l’idée du néant, de ce qui échappe à la saisie.
Or, dans le nom ישראל, nous retrouvons cette tension : d’un côté le yesh, l’existence visible, le monde concret, ce qui peut être compris, mesuré et appréhendé par l’intellect ; de l’autre, le vide, c’est lépreuve du juif de choisir quel est son camp.
Le yesh, l’existence, correspond au monde rationnel, au monde structuré, au monde que la ‘hokhma, l’intelligence, peut saisir. C’est un niveau immense, nécessaire, précieux. La Torah ne demande jamais à l’homme d’abandonner son intelligence.
Mais elle lui demande de comprendre que l’intelligence a une limite.
Car la dernière combinaison dans cette lecture du al bam nous mène aux lettres :
כף — תו
Ces lettres כת sont la racine du mot כתית, écrasé, broyé. C’est une dimension dans laquelle le système lui-même est comme brisé. Les repères habituels ne suffisent plus. La logique ne peut plus tout contenir. Le calcul ne peut plus tout expliquer.
C’est là que commence la émouna.
La émouna apparaît précisément quand l’homme arrive au bout de ses outils habituels : son raisonnement, son contrôle, ses prévisions, ses sécurités. Quand le système semble fermé, quand l’homme se sent broyé, quand tout ce qui paraissait stable s’effondre, il découvre qu’il existe une dimension plus haute que le système.
Cette dimension, c’est celle du Ein Sof, l’Infini divin.
La logique humaine est forcément limitée, car elle appartient au monde fini. Elle travaille avec des cadres, des causes, des conséquences, des calculs. Mais Hachem, Lui, n’est pas limité par les lois du système. Il est au-dessus de la nature, au-dessus du temps, au-dessus de ce que nous appelons possible ou impossible.
La émouna, ce n’est donc pas croire sans raison.
C’est reconnaître que la raison n’est pas le sommet de la réalité.
C’est comprendre que derrière le monde visible se cache une volonté divine infinie. C’est savoir que même lorsque l’homme ne voit plus d’issue, Hachem n’est jamais enfermé dans les limites du monde.
C’est cela que les Bné Israël ont révélé en Égypte.
Ils étaient au fond de l’exil, écrasés par l’esclavage, enfermés dans un système qui semblait invincible. L’Égypte représentait la puissance du déterminisme, de la nature, de la fatalité. Mais au moment où ils ont cru, au moment où וַיַּאֲמֵן הָעָם, ils se sont ouverts à une réalité plus haute que l’Égypte.
Et c’est cette ouverture qui a permis la délivrance.
Il en sera de même pour la délivrance finale.
כִּימֵי צֵאתְךָ מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם אַרְאֶנּוּ נִפְלָאוֹת : comme en Égypte, Hachem nous montrera des merveilles. Mais pour recevoir ces merveilles, il faut développer en nous cette faculté profonde : ne pas réduire la réalité à ce que nous voyons, ne pas enfermer Hachem dans nos calculs, ne pas confondre le système avec la vérité ultime.
La émouna, c’est la force intérieure qui permet à Israël de traverser l’obscurité sans perdre le lien avec l’Infini.
C’est la capacité de dire :
Je ne comprends pas tout.
Je ne maîtrise pas tout.
Je ne vois pas encore la délivrance.
Mais je sais que la réalité ne s’arrête pas à ce que mon esprit peut contenir.
La émouna, ce n’est pas fermer les yeux.
C’est ouvrir son âme à ce qui dépasse les yeux.