
Le Maharil Diskin dévoile la profondeur du projet maléfique de Bilam. En effet, toute prophétie traverse le filtre intérieur du prophète lui-même : ses qualités, ses intentions, ses midot. Bilam, dont la nature était profondément corrompue, espérait que les bénédictions que Dieu lui dicterait se transformeraient en malédictions en passant par son esprit tordu. Mais Hachem a déjoué ce plan en lui transmettant une névoua pure, sans laisser place à son interprétation déformante.
Ne s’avouant pas vaincu, Bilam tenta ensuite de maudire Israël à un moment précis : lorsque la Middat Hadin (la rigueur divine) règne sur le monde. Mais Hachem suspendit ce moment, frustrant une nouvelle fois son dessein. Ce dérèglement, néanmoins, affaiblit la Yirat Shamayim du peuple, et facilita leur chute morale dans l’épisode de Baal Peor. Ainsi, Bilam a bel et bien agi en stratège spirituel, et non en simple sorcier.
Ce personnage mystérieux n’était donc pas anodin. La Michna dans Pirké Avot décrit ses disciples comme ayant un « mauvais œil », un « esprit hautain » et une « âme insatiable » — en opposition directe aux élèves d’Avraham Avinou. Ces trois traits négatifs correspondent aux trois niveaux de l’âme : Nefesh, Roua’h et Neshama, soulignant que la vision de Bilam incarne une véritable philosophie de vie où, malgré une grande intelligence, l’homme reste fondamentalement corrompu.
Le Maharal souligne d’ailleurs que Bilam est l’antithèse d’Avraham Avinou. Il est dit d’Avraham : “Vayachavosh et h’amoro” — il chevauchait son âne, allusion à sa capacité à dominer la matière (h’omer). Bilam, lui, est décrit comme “Ba al atono” — que l’on peut comprendre aussi (conceptuellement) comme « attaché à son animalité », indissociable de la matière.
Finalement, suite à la chute d’Israël, les bénédictions de Bilam se retournèrent en malédictions… Toutes, sauf une : “Ma tovou ohalecha Yaakov michkenote’ha israel…” — les tentes d’Israël, interprétées comme les Baté Knesset et les Baté Midrash. Car même lorsque notre niveau spirituel chute, même lorsque des brèches morales s’ouvrent dans notre peuple, tant que nous restons connectés à la Torah, à l’étude et à la prière, nous conservons notre dimension de “tsoura” (forme spirituelle) que le h’omer ( la matière) ne peut nullement atteindre — tout comme la paille ne peut rien contre le feu.