
Ki Tavo — Le bateau, la mer et la soif d’infini
La longue série de malédictions de la paracha de Ki Tavo s’achève sur un verset particulièrement étrange :
וֶהֱשִׁיבְךָ ה׳ מִצְרַיִם בָּאֳנִיּוֹת בַּדֶּרֶךְ אֲשֶׁר אָמַרְתִּי לְךָ לֹא־תֹסִיף עוֹד לִרְאֹתָהּ וְהִתְמַכַּרְתֶּם שָׁם לְאֹיְבֶיךָ לַעֲבָדִים וְלִשְׁפָחוֹת וְאֵין קֹנֶה׃
« Hachem te ramènera en Égypte sur des bateaux, par le chemin dont Je t’avais dit : “Tu ne le reverras plus.” Là, vous chercherez à vous vendre à vos ennemis comme esclaves et servantes, mais il n’y aura pas d’acheteur. »
(Devarim 28,68)
À première lecture, il s’agit évidemment d’une terrible malédiction d’exil et de servitude.
Mais puisque la Torah est éternelle, nous pouvons également tenter d’entendre dans ce verset un message concernant la condition de l’homme moderne.
Regardons attentivement les mots employés par la Torah.
בָּאֳנִיּוֹת — “sur des bateaux”.
Le bateau se dit en hébreu אֳנִיָּה — oniya.
Dans une lecture allusive, on peut entendre dans ce mot אני — ani, « moi ».
Le bateau représente alors notre moi profond : ce que nous sommes réellement, notre personnalité unique, notre mission, les forces particulières qu’Hachem a déposées en nous.
Et où doit naviguer ce bateau ?
Sur la mer.
ים — Yam.
La valeur numérique de ים est 50 : י = 10, מ = 40.
Cinquante évoque immédiatement dans la pensée juive les נ׳ שערי בינה — les cinquante portes de la compréhension.
La mer devient ainsi une magnifique image de l’infini qui s’ouvre devant l’homme.
Une mer dont on ne voit pas la fin.
Une profondeur que l’on ne peut jamais complètement sonder.
C’est peut-être cela, au fond, la vie humaine.
L’homme est un bateau lancé sur une mer immense.
Son ani, son moi profond, est appelé à naviguer continuellement vers quelque chose qui le dépasse.
À comprendre davantage.
À aimer davantage.
À se rapprocher davantage d’Hachem.
À découvrir sa mission.
À approfondir la Torah.
À devenir davantage celui qu’il pourrait être.
Car il existe au fond de l’homme une terrible soif d’infini.
Et cette soif est précisément ce qui fait sa grandeur.
Le problème commence lorsqu’il ressent cette soif…
mais qu’il se trompe sur ce qui pourra l’étancher.
C’est alors que la Torah dit :
וֶהֱשִׁיבְךָ ה׳ מִצְרַיִם בָּאֳנִיּוֹת
« Hachem te ramènera en Égypte sur des bateaux. »
Au lieu que le bateau navigue vers l’infini, il retourne vers Mitsrayim.
Et le mot מִצְרַיִם — Mitsrayim évoque מֵצַר — métser, l’étroitesse, la limite, l’enfermement.
Nous pouvons ainsi entendre allusivement Mitsrayim comme le mouvement exactement inverse de la mer :
la tentative de mettre des frontières à une soif qui, elle, est infinie.
L’homme ressent en lui un manque immense.
Il veut vibrer.
Il veut sentir qu’il vit.
Il veut quelque chose de nouveau.
Encore une expérience.
Encore une réussite.
Encore une acquisition.
Encore une sensation.
Et puisqu’il ne comprend pas toujours que cet appel vient de son âme, il cherche à l’assouvir dans le monde matériel.
Il retourne alors vers son propre Mitsrayim.
Et la Torah poursuit :
וְהִתְמַכַּרְתֶּם שָׁם… לַעֲבָדִים וְלִשְׁפָחוֹת
« Là, vous chercherez à vous vendre comme esclaves. »
Quelle formule extraordinaire.
L’homme moderne peut lui aussi se vendre comme esclave.
Pas nécessairement à un Pharaon.
Il peut devenir esclave d’un système économique qui lui dit :
« Tu vaudras davantage lorsque tu posséderas davantage. »
Esclave d’un système social qui lui dit :
« Tu existeras lorsque les autres t’admireront. »
Esclave de la consommation :
« Achète encore, et tu seras satisfait. »
Esclave de son téléphone :
« Regarde encore une vidéo, encore une notification, encore une nouveauté. »
Esclave des plaisirs.
Esclave du regard des autres.
Esclave de l’argent.
Esclave d’une addiction.
Esclave même de cette recherche permanente de sensations nouvelles.
Et le paradoxe est extraordinaire :
l’homme recherche toutes ces choses parce qu’il possède en lui une aspiration infinie.
Seulement, il essaie de nourrir une aspiration infinie avec des choses finies.
Alors il lui en faut toujours davantage.
Une satisfaction arrive.
Puis disparaît.
Il en faut une deuxième.
Puis une troisième.
Puis quelque chose de plus intense.
Car aucune quantité de fini ne pourra jamais remplir une soif d’infini.
C’est peut-être cela, profondément, Mitsrayim :
chercher à enfermer l’infini de l’âme dans les limites du matériel.
Mais alors arrive la dernière phrase du verset.
Et au milieu de cette terrible malédiction se cache peut-être une extraordinaire consolation :
וְאֵין קֹנֶה
« Mais il n’y aura pas d’acheteur. »
Tu essaieras de te vendre.
Mais personne ne pourra véritablement t’acheter.
Tu pourras devenir pendant quelque temps l’esclave d’une mode.
D’un désir.
D’une idéologie.
D’une recherche de réussite.
D’une addiction.
D’un système qui te promet le bonheur.
Mais au plus profond de toi, quelque chose refusera toujours d’être acheté.
Parce que la nechama ne peut pas appartenir à Mitsrayim.
Alors, tôt ou tard, l’illusion se fissure.
L’homme obtient parfois exactement ce qu’il désirait…
et découvre avec stupeur qu’il a encore soif.
Il gagne l’argent.
Il obtient l’objet.
Il reçoit la reconnaissance.
Il vit l’expérience.
Il goûte la sensation.
Et quelques jours plus tard une petite voix recommence :
« Et maintenant ? »
Cette insatisfaction n’est pas nécessairement une malédiction.
Elle peut être l’appel de la nechama.
Elle nous rappelle :
Tu n’as pas été créé pour Mitsrayim.
Tu as été créé pour la mer.
Tu n’as pas été créé pour réduire ton existence à ce que tu peux posséder, consommer ou ressentir.
Tu as été créé pour naviguer.
Pour chercher.
Pour grandir.
Pour découvrir.
Pour te rapprocher d’Hachem.
Pour accomplir quelque chose que toi seul peux accomplir.
Et c’est peut-être finalement la merveilleuse nouvelle contenue dans ces deux derniers mots :
וְאֵין קֹנֶה.
L’homme peut oublier qui il est.
Il peut détourner son bateau.
Il peut entrer volontairement dans Mitsrayim.
Il peut même essayer de se vendre comme esclave.
Mais son âme restera invendable.
Parce qu’au fond de lui demeurera toujours cette soif que rien de fini ne pourra satisfaire.
Et un jour cette soif lui fera comprendre qu’il s’était simplement trompé de direction.
Alors son אֳנִיָּה — oniya, son אני — ani, son moi véritable, quittera à nouveau les frontières de Mitsrayim.
Et il reprendra la mer.
ים — Yam.
Cette mer immense qui symbolise l’horizon sans fin de l’homme.
Car notre insatisfaction la plus profonde n’est peut-être pas toujours la preuve qu’il nous manque quelque chose.
Elle est parfois la preuve que nous avons été créés pour quelque chose de beaucoup plus grand.