
La Torah nous dit dans la paracha de Nitsavim :
כִּי הַמִּצְוָה הַזֹּאת אֲשֶׁר אָנֹכִי מְצַוְּךָ הַיּוֹם לֹא נִפְלֵאת הִוא מִמְּךָ וְלֹא רְחֹקָה הִוא.
לֹא בַשָּׁמַיִם הִוא לֵאמֹר מִי יַעֲלֶה לָּנוּ הַשָּׁמַיְמָה וְיִקָּחֶהָ לָּנוּ וְיַשְׁמִעֵנוּ אֹתָהּ וְנַעֲשֶׂנָּה.
וְלֹא מֵעֵבֶר לַיָּם הִוא לֵאמֹר מִי יַעֲבָר לָנוּ אֶל עֵבֶר הַיָּם וְיִקָּחֶהָ לָּנוּ וְיַשְׁמִעֵנוּ אֹתָהּ וְנַעֲשֶׂנָּה.
כִּי קָרוֹב אֵלֶיךָ הַדָּבָר מְאֹד בְּפִיךָ וּבִלְבָבְךָ לַעֲשֹׂתוֹ.
(Devarim 30, 11-14)
« Car cette mitsva que Je t’ordonne aujourd’hui n’est pas trop extraordinaire pour toi et elle n’est pas éloignée.
Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : “Qui montera pour nous dans les cieux, nous la prendra, nous la fera entendre et nous l’accomplirons ?”
Elle n’est pas non plus au-delà de la mer, pour que tu dises : “Qui traversera pour nous la mer, nous la prendra, nous la fera entendre et nous l’accomplirons ?”
Car la chose est très proche de toi : dans ta bouche et dans ton cœur, afin de l’accomplir. »
Ces versets, d’une profondeur remarquable, peuvent nous enseigner un principe fondamental dans le travail spirituel de l’homme.
Il existe, en réalité, deux grands blocages qui peuvent freiner sa progression dans l’accomplissement des mitsvot.
Le premier est un blocage d’ordre intellectuel et spirituel.
L’homme peut accomplir certaines mitsvot sans véritablement en comprendre le sens, la profondeur ou la beauté. Elles peuvent alors lui apparaître lointaines, obscures, parfois même difficiles à intégrer à sa vie.
Lorsqu’une mitsva reste extérieure à son intelligence, elle risque de devenir un simple geste mécanique.
Or plus l’homme comprend ce qu’il accomplit, plus la mitsva peut devenir vivante.
Il découvre sa logique, sa finesse, son influence sur l’âme et sur le monde.
Il ne la pratique plus seulement parce qu’il « faut » la faire, mais parce qu’il commence à percevoir ce qu’elle représente.
C’est peut-être à cela que font allusion les mots :
לֹא בַשָּׁמַיִם הִוא
« Elle n’est pas dans les cieux. »
L’homme pourrait se dire : la Torah est trop élevée pour moi. Sa profondeur appartient à un monde spirituel qui me dépasse. Comment un être humain, fait de chair et de matière, pourrait-il véritablement accéder à une sagesse divine ?
La Torah répond :
לֹא נִפְלֵאת הִוא מִמְּךָ
Elle ne t’est pas inaccessible.
Sa profondeur est immense, mais elle n’est pas fermée à l’homme.
Il peut l’étudier, la comprendre selon son niveau, l’approfondir progressivement et s’y attacher.
Il existe cependant un second obstacle.
Même lorsqu’un homme comprend la valeur d’une mitsva, cela ne signifie pas encore qu’il aura la force de l’accomplir.
Car l’homme possède aussi un corps.
Et le corps recherche naturellement le confort, le plaisir immédiat, la facilité.
Il peut être attiré par la matérialité, rebuté par l’effort ou simplement paralysé par la paresse.
Le problème n’est alors plus de comprendre la mitsva, mais d’avoir la volonté de sortir de ses habitudes.
C’est peut-être ce qu’évoquent les mots :
וְלֹא מֵעֵבֶר לַיָּם הִוא
« Elle n’est pas au-delà de la mer. »
Traverser la mer évoque un long voyage, un effort considérable, une aventure exigeante.
L’homme pourrait se dire :
« Pour devenir réellement spirituel, il faudrait accomplir un voyage immense. Il faudrait complètement changer de nature. C’est trop difficile pour moi. »
La Torah répond là encore :
וְלֹא רְחֹקָה הִוא
Elle n’est pas éloignée.
Le travail existe.
Il peut même être exigeant.
Mais il n’est pas hors de portée.
Et c’est alors que la Torah nous révèle les deux moyens de dépasser précisément ces deux obstacles :
כִּי קָרוֹב אֵלֶיךָ הַדָּבָר מְאֹד — בְּפִיךָ וּבִלְבָבְךָ לַעֲשֹׂתוֹ
« Car la chose est très proche de toi : dans ta bouche et dans ton cœur, afin de l’accomplir. »
בְּפִיךָ — dans ta bouche.
La bouche fait référence à l’étude de la Torah.
Par l’étude, l’homme apprend les mitsvot, découvre leur fonctionnement, leur logique et leur profondeur.
Ce qui lui semblait autrefois mystérieux commence à s’éclairer.
La mitsva cesse peu à peu d’être un ordre extérieur et devient une réalité qu’il peut comprendre, apprécier et aimer.
L’étude permet ainsi de franchir le premier obstacle : celui de la distance intellectuelle et spirituelle.
Puis vient :
וּבִלְבָבְךָ — dans ton cœur.
Le cœur représente le travail intérieur.
C’est le travail des midot, des désirs, des habitudes et des tendances naturelles.
L’homme ne doit pas seulement comprendre ce qui est juste.
Il doit également travailler sur lui-même afin d’être capable de le vouloir.
La paresse, la recherche excessive du confort, l’attachement aux plaisirs matériels ou certaines mauvaises tendances peuvent être progressivement affinés.
C’est cela aussi, la avodat Hachem.
Transformer le cœur pour que le corps lui-même puisse devenir un partenaire du travail spirituel.
Nous pouvons alors relire tout le passouk d’une manière nouvelle.
La Torah nous dit en substance :
Ne pense pas que la progression spirituelle soit réservée à des êtres hors du commun.
Elle n’est ni trop élevée pour ton intelligence, ni trop éloignée pour ta nature humaine.
Les deux obstacles existent réellement, mais Hachem nous a également donné les deux instruments permettant de les dépasser.
בְּפִיךָ — par l’étude, tu peux comprendre.
וּבִלְבָבְךָ — par le travail intérieur, tu peux te transformer.
Et alors seulement vient le but :
לַעֲשֹׂתוֹ
« Afin de l’accomplir. »
Car la Torah ne demande pas à l’homme de devenir instantanément un ange.
Elle lui demande d’utiliser sa bouche pour éclairer son esprit, son cœur pour transformer sa nature, et ainsi de faire descendre progressivement la volonté divine dans sa vie concrète.
La Torah n’est donc réellement ni « dans les cieux » ni « au-delà de la mer ».
Elle est déjà à notre portée.
Il nous reste simplement à ouvrir notre bouche pour l’étudier, notre cœur pour nous transformer…
et nos mains pour l’accomplir.