
Roch Hachana qui tombe Chabbat : quand le Chofar devient superflu
Lorsque Roch Hachana tombe un jour de Chabbat, les ‘Hakhamim ont suspendu la mitsva du Chofar.
Pourquoi ?
La Guemara explique qu’ils ont craint qu’une personne prenne son Chofar et le transporte dans le domaine public afin d’aller voir quelqu’un de compétent pour lui apprendre à sonner, transgressant ainsi Chabbat.
Cette décision peut paraître extrêmement étonnante.
Nous savons en effet que le Chofar possède une force extraordinaire. Nos Sages nous enseignent qu’il éveille la miséricorde divine : Hachem, pour ainsi dire, quitte le Kissé Din, le Trône de rigueur, pour s’asseoir sur le Kissé Ra’hamim, le Trône de miséricorde.
Or, qui peut prétendre sortir innocent d’un jugement reposant uniquement sur la stricte justice ?
Comment les ‘Hakhamim ont-ils donc pu priver tout le peuple juif de cette immense protection simplement parce qu’un individu pourrait, éventuellement, oublier Chabbat et transporter son Chofar ?
Le paradoxe semble encore plus fort lorsque l’on sait que toute la Torah s’efface devant la sauvegarde d’une vie humaine : si tout Israël devait transgresser Chabbat pour sauver une seule vie, il faudrait le faire.
Et ici, pour éviter qu’un seul homme ne transgresse éventuellement Chabbat, on suspendrait le Chofar de tout le peuple juif ?
Il faut donc comprendre que lorsque Roch Hachana tombe Chabbat, nous n’avons pas perdu la force du Chofar.
Nous l’obtenons autrement.
Qu’est-ce que le Chofar révèle en nous ?
Le son du Chofar ne contient aucun mot. Il est un souffle pur.
Et ce souffle nous ramène au tout premier souffle de l’homme :
« Vayipa’h be’apav nichmat ‘haïm » — Hachem insuffla dans ses narines un souffle de vie.
Le Chofar vient nous rappeler qu’au-delà de toutes les fautes, de toutes les chutes et de toutes les couches que nous avons accumulées au cours de l’année, il existe au fond de nous quelque chose qui demeure intact : le souffle divin qu’Hachem a placé en nous.
La corne elle-même rappelle également la Akédat Yits’hak.
Elle nous renvoie à cette capacité extraordinaire que possède un Juif de se dépasser, de sortir de ses limites et d’être prêt, au plus profond de lui-même, à se donner entièrement pour Hachem.
C’est peut-être cela qui éveille le Ra’hamim.
Le Chofar révèle que l’homme ne se réduit jamais à ce que l’on voit de lui extérieurement.
Même plongé dans la matérialité de ce monde, même lorsqu’il ressemble extérieurement à un être limité, il reste relié à quelque chose d’infini.
À l’Ein Sof.
C’est peut-être également pour cela que le Chofar provient précisément de la corne d’un animal.
L’animal représente la dimension instinctive, physique et matérielle de l’existence.
Et pourtant, de cette matière animale elle-même sort un son qui nous ramène jusqu’à notre origine divine.
Le message du Chofar est donc extraordinaire :
même à l’intérieur du monde matériel, on peut révéler l’infini.
Mais lorsque Roch Hachana tombe Chabbat, quelque chose change.
Le Chabbat, nous recevons une Nechama Yetera.
Pendant toute la semaine, notre mission consiste à entrer dans le monde matériel, à travailler, produire, transformer et élever la matière.
Le Chabbat, au contraire, nous cessons toute mélakha.
Nous ne cherchons plus à transformer le monde.
Nous cessons d’agir sur la matière afin de révéler une dimension plus profonde : notre lien avec Hachem existe indépendamment de tout ce que nous faisons.
Durant la semaine, il faut parfois prendre une réalité matérielle et la transformer en sainteté.
Le Chabbat, nous découvrons que nous sommes déjà dans la sainteté.
Dès lors, le Chofar devient presque superflu.
Le Chofar vient révéler le spirituel au cœur du matériel.
Mais Chabbat nous élève déjà au-dessus de cette opposition entre matériel et spirituel.
Ce que le Chofar doit provoquer, le Chabbat le réalise par lui-même.
Et l’on peut alors comprendre de manière plus profonde la crainte exprimée par les ‘Hakhamim :
« De peur qu’il ne le transporte d’un domaine à un autre. »
Le mot hébraïque rechout signifie un « domaine ».
Dans une lecture intérieure, notre travail durant les six jours de la semaine consiste précisément à faire passer des éléments d’un domaine à l’autre : prendre quelque chose qui semble appartenir au monde profane, matériel, parfois même obscur, et le faire entrer dans le domaine de la Kedoucha.
Nous mangeons et faisons une berakha.
Nous travaillons et utilisons notre argent pour une mitsva.
Nous prenons la matière et nous en faisons un instrument au service d’Hachem.
Nous élevons ainsi les étincelles de sainteté cachées dans le monde physique.
Mais le Chabbat, il n’y a plus véritablement deux domaines.
Il n’y a plus un monde profane qu’il faudrait conquérir pour le faire entrer dans celui de la sainteté.
Le Chabbat, il n’existe qu’un seul Rechout : le Rechout de la Kedoucha.
Voilà pourquoi, lorsque Roch Hachana tombe Chabbat, nous pouvons rester silencieux.
Nous n’avons pas besoin de souffler dans le Chofar pour dire à Hachem :
« Regarde ce qui se cache au plus profond de nous. Regarde notre Nechama. Regarde notre lien avec Toi. »
Le Chabbat lui-même le dit.
Le silence du Chofar n’est donc pas une absence.
C’est un Chofar encore plus profond.
Durant un Roch Hachana ordinaire, nous faisons retentir le Chofar pour révéler notre lien avec l’infini.
Lorsque Roch Hachana tombe Chabbat, nous découvrons quelque chose d’encore plus grand :
nous n’avons même plus besoin de révéler ce lien, car le Chabbat nous place directement à l’endroit où ce lien n’a jamais été rompu.