כי תצא

Ki Tetsé — Partir à la reconquête de son âme

La paracha de Ki Tetsé s’ouvre par un passage particulièrement étonnant :

כִּי־תֵצֵא לַמִּלְחָמָה עַל־אֹיְבֶיךָ וּנְתָנוֹ ה׳ אֱלֹקֶיךָ בְּיָדֶךָ וְשָׁבִיתָ שִׁבְיוֹ׃

« Lorsque tu sortiras en guerre contre tes ennemis, Hachem ton Dieu les livrera entre tes mains, et tu feras des captifs. »

וְרָאִיתָ בַּשִּׁבְיָה אֵשֶׁת יְפַת־תֹּאַר וְחָשַׁקְתָּ בָהּ וְלָקַחְתָּ לְךָ לְאִשָּׁה׃

« Tu verras parmi les captifs une femme de belle apparence, tu la désireras et tu voudras la prendre pour épouse. »

וַהֲבֵאתָהּ אֶל־תּוֹךְ בֵּיתֶךָ וְגִלְּחָה אֶת־רֹאשָׁהּ וְעָשְׂתָה אֶת־צִפָּרְנֶיהָ׃

« Tu la feras entrer dans ta maison ; elle se rasera la tête et arrangera ses ongles. »

וְהֵסִירָה אֶת־שִׂמְלַת שִׁבְיָהּ מֵעָלֶיהָ וְיָשְׁבָה בְּבֵיתֶךָ וּבָכְתָה אֶת־אָבִיהָ וְאֶת־אִמָּהּ יֶרַח יָמִים וְאַחַר כֵּן תָּבוֹא אֵלֶיהָ וּבְעַלְתָּהּ וְהָיְתָה לְךָ לְאִשָּׁה׃

« Elle retirera les vêtements de sa captivité, demeurera dans ta maison et pleurera son père et sa mère durant un mois entier ; ensuite tu viendras vers elle et elle deviendra ton épouse. »

Au-delà du sens premier de ces versets, la Torah étant éternelle, ses paroles peuvent également venir éclairer le combat intérieur de chaque Juif, à chaque génération.

Et justement, la paracha commence :

כִּי־תֵצֵא לַמִּלְחָמָה — “Lorsque tu sortiras en guerre…”

Quelle guerre ?

La guerre la plus permanente de l’existence humaine : la guerre contre le yétser hara, le mauvais penchant.

Cette guerre, personne ne peut la mener à notre place. C’est pourquoi la Torah dit :

כִּי תֵצֵא — “Lorsque TOI, tu sortiras.”

Il faut sortir au combat. Il faut décider de lutter. Il faut faire le premier pas.

Mais immédiatement après, la Torah ajoute :

וּנְתָנוֹ ה׳ אֱלֹקֶיךָ בְּיָדֶךָ — “Et Hachem ton Dieu le livrera entre tes mains.”

Car si le combat nous appartient, la victoire appartient à Hachem.

La Guemara enseigne au sujet du yétser hara :

וְאִלְמָלֵא הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא עוֹזְרוֹ — אֵינוֹ יָכוֹל לוֹ

« Si le Saint béni soit-Il ne venait pas à son aide, l’homme ne pourrait le vaincre. »

Voilà donc tout le paradoxe de la téchouva.

Hachem nous demande de nous battre comme si tout dépendait de nous, tout en sachant que nous ne pouvons réellement gagner que parce qu’Il nous donne la force de gagner.

Mais que cherchons-nous à récupérer au cours de cette guerre ?

La Torah poursuit :

וְרָאִיתָ בַּשִּׁבְיָה אֵשֶׁת יְפַת־תֹּאַר

« Tu verras parmi les captifs une femme d’une grande beauté. »

Cette אֵשֶׁת יְפַת תֹּאַר, cette belle captive, peut être comprise allusivement comme notre nechama.

Notre âme est pure.

Elle possède une beauté extraordinaire.

Mais en descendant dans ce monde, elle peut se retrouver comme captive : enfermée dans les habitudes, les fautes, les désirs, la matérialité, les distractions ; prisonnière de ce que la Kabbale appelle les kelipot, les forces qui dissimulent la lumière divine.

L’homme peut alors vivre pendant des années sans même réaliser qu’une partie de lui est en captivité.

Il travaille.
Il mange.
Il court.
Il s’occupe.
Il poursuit mille choses.

Et quelque part, au fond de lui, sa nechama attend qu’on vienne la chercher.

C’est peut-être cela :

וְשָׁבִיתָ שִׁבְיוֹ — “Tu reprendras sa captivité.”

La guerre d’Elloul n’est donc pas seulement une guerre visant à détruire quelque chose de mauvais.

C’est avant tout une opération de sauvetage.

Nous partons récupérer quelque chose d’infiniment précieux qui nous appartient déjà : notre propre âme.

Et voici que la Torah donne une indication extraordinaire :

וּבָכְתָה אֶת־אָבִיהָ וְאֶת־אִמָּהּ יֶרַח יָמִים

« Elle pleurera son père et sa mère pendant un mois. »

Un mois.

Ce mois peut faire allusion au mois d’Elloul.

Le mois où l’homme s’arrête enfin.

Le mois où la nechama prend conscience de la distance qui s’est créée.

Elle « pleure son père et sa mère ».

Dans cette lecture allusive, son Père, c’est HaKadoch Baroukh Hou, Celui dont elle provient et dont elle s’est éloignée.

Et sa « mère » peut évoquer Knesset Israël, la source spirituelle collective du peuple d’Israël à laquelle chaque âme juive est profondément liée.

Pendant tout Elloul, la nechama ressent alors à nouveau ce manque.

Elle retire :

אֶת שִׂמְלַת שִׁבְיָהּ — “les vêtements de sa captivité.”

Ces vêtements sont toutes les couches accumulées durant l’année.

Les mauvaises habitudes.

Les fautes.

Les excuses.

Les personnages que nous avons construits.

Tout ce qui recouvre ce que nous sommes réellement.

La téchouva consiste alors, couche après couche, à enlever les vêtements de captivité de l’âme afin de retrouver sa beauté originelle.

Et après ce mois vient l’aboutissement :

וְאַחַר כֵּן תָּבוֹא אֵלֶיהָ… וְהָיְתָה לְךָ לְאִשָּׁה

« Et après cela… elle sera pour toi une épouse. »

L’âme n’est plus captive.

Elle n’est plus extérieure à l’homme.

Elle reprend véritablement sa place en lui.

L’homme et sa nechama sont de nouveau réunis.

C’est la réintégration de notre identité profonde, de notre volonté véritable, de cette partie de nous qui voulait depuis toujours se rapprocher d’Hachem mais qui était simplement recouverte et endormie.

Et peut-être est-ce là l’un des grands messages d’Elloul.

Faire téchouva ne signifie pas devenir quelqu’un d’autre.

Cela signifie au contraire redevenir celui que nous sommes réellement.

Il existe en chacun de nous une יְפַת תֹּאַר, une âme d’une beauté extraordinaire, mais parfois captive.

Elloul vient nous dire :

Pars à sa recherche.

Entre en guerre contre ce qui la retient prisonnière.

Fais ton premier pas.

Et alors :

וּנְתָנוֹ ה׳ אֱלֹקֶיךָ בְּיָדֶךָ

Hachem t’aidera à remporter cette guerre.

Ainsi, les premiers versets de Ki Tetsé deviennent une véritable carte spirituelle du mois d’Elloul :

כִּי תֵצֵא לַמִּלְחָמָה — engage le combat contre ton yétser hara.

וּנְתָנוֹ ה׳ אֱלֹקֶיךָ בְּיָדֶךָ — sache que la victoire vient d’Hachem.

וְרָאִיתָ בַּשִּׁבְיָה אֵשֶׁת יְפַת תֹּאַר — retrouve cette magnifique nechama tombée en captivité.

וּבָכְתָה… יֶרַח יָמִים — donne-lui ce mois d’Elloul pour pleurer son éloignement et revenir à sa source.

וְהֵסִירָה אֶת שִׂמְלַת שִׁבְיָהּ — débarrasse-la de tout ce qui la recouvre.

Et finalement :

וְהָיְתָה לְךָ לְאִשָּׁה

Retrouve-la complètement.

Car la téchouva n’est peut-être rien d’autre que cela :

partir en guerre pour libérer la plus belle captive qui soit — notre propre nechama — et réveiller tout le potentiel divin qui dormait en nous.

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