
Roch Hachana : quand Yaakov nourrit Yits’hak
Le Zohar Hakadoch nous livre une image des plus étranges à propos de ce qui se joue à Roch Hachana.
Yits’hak veut manger.
Essav part alors lui préparer un repas. Mais, dans la lecture profonde du Zohar, ce qu’Essav souhaite présenter à Yits’hak, ce sont les fautes de l’humanité, afin d’éveiller contre elle la rigueur du jugement.
Yaakov intervient alors, prend la place d’Essav et nourrit Yits’hak d’une tout autre manière.
Bien entendu, le Zohar ne vient pas nous dire que la scène du ‘Houmach se reproduit matériellement chaque année.
Il nous révèle que cette histoire constitue également un mashal de ce qui se joue spirituellement à Roch Hachana.
Essayons de le comprendre.
Yits’hak représente la Midat HaDin, la mesure de rigueur.
Mais il faut immédiatement préciser une chose essentielle :
le Din n’est pas mauvais.
Bien au contraire.
La rigueur est indispensable à la construction de l’homme.
Elle lui apprend que ses actes ont une valeur, que ses choix ont des conséquences et que l’existence n’est pas seulement faite de cadeaux reçus gratuitement.
Le Din pousse l’homme à travailler, à se dépasser, à mériter ce qu’il devient.
Il lui dit :
« Tu possèdes un potentiel. Fais-en quelque chose. »
Sans exigence, il n’y a pas véritablement de progression.
Un monde dans lequel tout serait accordé indépendamment des actes de l’homme finirait par vider ses choix de leur importance.
Mais le Din possède également un revers redoutable.
Car si l’homme ne parvient pas à accomplir ce qui lui est demandé, la même rigueur qui devait le faire grandir peut devenir source de jugement, de sanction et même de destruction.
C’est d’ailleurs profondément lié à Roch Hachana.
Roch Hachana nous ramène au commencement de la Création et particulièrement à la création de l’homme. Nos Sages enseignent qu’Hachem voulut initialement créer le monde selon la Midat HaDin, avant d’y associer la Midat HaRa’hamim.
On peut comprendre pourquoi la matière elle-même semble porter l’empreinte du Din.
La matière impose des limites.
Elle occupe un espace et en exclut un autre.
Elle s’use.
Elle disparaît.
Elle nous enferme dans le temps, dans la distance, dans la finitude.
Le monde matériel est, par nature, un monde de mesure et de limitation.
C’est précisément dans ce cadre qu’apparaît Essav.
Essav représente non pas simplement le Din, mais le Din lorsqu’il devient déconnecté du Ra’hamim.
Il pousse jusqu’à l’extrême l’idée selon laquelle chacun doit mériter sa place.
Et lorsque cette logique n’est plus tempérée par la compassion, elle peut finir par produire quelque chose de terrible.
L’homme commence à juger les autres uniquement selon leurs actes présents.
Il ne voit plus leur histoire.
Il ne voit plus leurs blessures.
Il ne voit plus leur potentiel.
Il ne voit plus ce qu’ils pourraient encore devenir.
Et lorsqu’on ne voit plus que la faute de l’autre, sa vie elle-même finit par perdre de sa valeur à nos yeux.
C’est ainsi qu’une rigueur qui devait construire peut finalement devenir meurtrière.
Essav, l’homme du Din exacerbé, devient précisément celui qui verse le sang.
Et, mida kenegued mida, cette logique finit par se retourner contre lui-même.
S’il considère que tout lien doit être mérité, que devient son propre lien lorsqu’il faute ?
Il finit par se couper lui-même de l’héritage spirituel de Yits’hak.
C’est cela qu’exprime l’image d’Essav voulant « nourrir » Yits’hak.
Il voudrait alimenter la Midat HaDin avec toutes les fautes de l’homme :
« Regarde ce qu’il a fait.
Regarde ce qu’il aurait dû devenir.
Regarde combien il est loin de ce que Tu attendais de lui. »
Mais une rigueur poussée jusque-là finit par manquer son propre objectif.
Car si le Din existe pour permettre à l’homme d’avancer, un Din qui détruit définitivement l’homme ne peut plus le faire avancer.
C’est alors que Yaakov entre en scène.
Yaakov représente la voie du Ra’hamim, la miséricorde qui ne nie pas le Din mais lui donne sa juste mesure.
Yaakov porte un respect extraordinaire pour la vie et même pour le potentiel de vie.
La tradition souligne la pureté exceptionnelle de Yaakov, et cette idée correspond profondément à ce qu’il incarne :
ne jamais réduire un être à ce qu’il est à l’instant présent.
Voir également ce qui sommeille encore en lui.
C’est peut-être là l’une des racines profondes du principe :
ישראל אף על פי שחטא ישראל הוא — “Un Juif, même s’il a fauté, demeure Israël.”
La faute est réelle.
Elle possède des conséquences.
Elle doit parfois être réparée.
Mais elle ne détruit pas l’essence même du lien.
Voilà la différence entre Essav et Yaakov.
Essav dit :
« Tu as fauté : ton lien est remis en cause. »
Yaakov répond :
« Tu as fauté : justement, parce que le lien demeure, tu peux encore revenir. »
Yaakov ne vient donc pas abolir Yits’hak.
Il ne détruit pas le Din.
Il vient nourrir le Din autrement.
C’est le sens profond de Yaakov qui apporte le repas à Yits’hak.
Le Ra’hamim vient enseigner au Din comment juger.
La rigueur reste nécessaire, mais elle passe désormais à travers un filtre de miséricorde qui lui permet d’accomplir sa véritable mission :
faire grandir l’homme sans jamais renoncer à lui.
C’est exactement le principe exprimé par nos Sages à propos de la Création :
שיתף עמו מידת הרחמים — Hachem associa au Din la Midat HaRa’hamim.
Le Ra’hamim ne vient pas dire :
« Peu importe ce que tu fais. »
Il dit quelque chose de beaucoup plus profond :
« Ce que tu fais compte énormément, précisément parce que je crois encore en ce que tu peux devenir. »
Et c’est ici que nous retrouvons le Chofar.
À Roch Hachana, c’est précisément le son du Chofar qui permet de faire apparaître cette dimension dans le monde.
Le Chofar est lui-même un objet extraordinaire.
Il provient d’un animal.
Il appartient donc au monde le plus physique, instinctif, matériel.
Et pourtant, il est précisément ce qui produit l’un des sons les plus spirituels de toute l’année.
Mieux encore : la corne se trouve sur la tête de l’animal.
Elle s’élève au-dessus de son corps.
Elle monte vers le haut.
Comme si, à l’intérieur même de l’animalité, se cachait déjà quelque chose qui cherche à dépasser ses propres limites.
Ainsi, le Chofar devient le symbole de l’homme lui-même.
Nous vivons dans un corps.
Nous sommes plongés dans un monde matériel, limité, fini.
Nous tombons parfois.
Nous sommes parfois très loin de ce que nous aurions dû être.
Mais quelque chose en nous dépasse constamment cette réalité.
Une dimension qui ne se laisse pas enfermer dans nos fautes.
Une étincelle reliée à l’infini.
Au Ein Sof.
Le cri du Chofar vient alors dire devant le Kissé HaDin :
« Ne regarde pas seulement ce que cet homme est devenu. Regarde également d’où il vient et jusqu’où il peut encore monter. »
Voilà comment le Chofar transforme le Din.
Il ne demande pas à Hachem d’ignorer nos fautes.
Il demande que nos fautes soient regardées à l’intérieur de quelque chose de plus grand :
notre lien avec Lui.
Le Din d’Essav ne voit que le passé.
Le Ra’hamim de Yaakov voit également l’avenir.
Essav présente les fautes.
Yaakov présente le potentiel.
Et à Roch Hachana, lorsque retentit le Chofar, nous demandons que Yits’hak soit, une nouvelle fois, nourri par Yaakov :
que la rigueur ne disparaisse pas,
mais qu’elle soit pénétrée de miséricorde ;
que le jugement ne nous détruise pas,
mais nous pousse à devenir ce que nous sommes réellement capables de devenir.
Car le véritable Ra’hamim n’est pas de dire à l’homme :
« Tu n’as rien à changer. »
Le véritable Ra’hamim consiste à lui dire :
« Tu dois changer — mais je ne renoncerai jamais à toi pendant que tu changes. »