
La Torah nous dit dans la paracha de Haazinou :
כִּי שֵׁם ה׳ אֶקְרָא הָבוּ גֹדֶל לֵאלֹהֵינוּ
« Lorsque je proclamerai le Nom d’Hachem, rendez grandeur à notre Dieu. »
(Devarim 32, 3)
La Guemara apprend de ce passouk l’obligation de réciter une bénédiction avant l’étude de la Torah :
מנין לברכת התורה לפניה מן התורה? שנאמר: כי שם ה׳ אקרא הבו גדל לאלהינו
« D’où savons-nous que la bénédiction sur la Torah avant son étude est d’origine toranique ? Du verset : “Lorsque je proclamerai le Nom d’Hachem, rendez grandeur à notre Dieu.” »
(Berakhot 21a)
Le Ramban compte d’ailleurs explicitement la Birkat HaTorah parmi les mitsvot positives de la Torah, alors que d’autres Richonim ne la comptent pas de cette manière.
Or la Guemara dans Nedarim rapporte un enseignement extrêmement surprenant.
Le prophète Yirmiyahou demande :
עַל מָה אָבְדָה הָאָרֶץ
« Pourquoi la terre a-t-elle été perdue ? »
La Guemara explique que cette question fut posée aux Sages et aux prophètes, et que même eux ne réussirent pas à en dévoiler la cause profonde, jusqu’à ce qu’Hachem Lui-même l’explique :
וַיֹּאמֶר ה׳ עַל עָזְבָם אֶת תּוֹרָתִי
« Hachem dit : parce qu’ils ont abandonné Ma Torah. »
Et Rav Yehouda au nom de Rav explique :
שֶׁאֵין מְבָרְכִין בַּתּוֹרָה תְּחִלָּה
« Ils ne bénissaient pas sur la Torah auparavant. »
(Nedarim 81a ; voir également Bava Metsia 85b)
Cet enseignement soulève plusieurs difficultés considérables.
Tout d’abord, nous savons que la destruction du premier Beth Hamikdach est liée notamment aux trois fautes capitales : l’idolâtrie, les relations interdites et le meurtre. Comment comprendre alors que la Guemara présente précisément le défaut de Birkat HaTorah comme la cause de « la perte de la terre » ?
Ensuite, quelle peut être la gravité de ne pas prononcer cette bénédiction au point qu’Hachem définisse cela comme « avoir abandonné Ma Torah » ? Même selon l’avis pour lequel la Birkat HaTorah est une mitsva de la Torah, cette formulation paraît extrêmement sévère ; à plus forte raison selon les opinions qui ne la considèrent pas comme une mitsva deOraïta indépendante.
Et surtout, les mots de la Guemara sont extrêmement précis :
שלא ברכו בתורה תחילה
Ils ne bénissaient pas sur la Torah « au préalable », te’hila.
Pourquoi insister sur le fait que la bénédiction devait précisément précéder l’étude ?
Enfin, comment comprendre que ni les Sages ni les prophètes aient réussi à découvrir la véritable cause du désastre ?
Peut-être peut-on proposer l’explication suivante.
Il existe une différence fondamentale entre le birkat hamzone (lui aussi deorayta), et la Birkat HaTorah.
Lorsqu’un homme mange du pain, le bénéfice véritable apparaît essentiellement au moment de la consommation. Il ne bénira donc qu’après en avoir tiré profit, à la fin de son repas.
La Torah est entièrement différente.
L’étude de la Torah n’est pas seulement un plaisir intellectuel que l’homme reçoit pendant les quelques minutes ou les quelques heures où il ouvre un séfer.
Elle est censée devenir un état d’existence.
La Torah donne à l’homme une manière de regarder la vie, un sens, une direction, une proximité permanente avec Hachem. Elle lui permet de vivre connecté à une réalité qui dépasse le monde matériel.
Comme nous le disons chaque soir :
כִּי הֵם חַיֵּינוּ וְאֹרֶךְ יָמֵינוּ
« Car ils sont notre vie et la longueur de nos jours. »
La Torah ne vient donc pas simplement ajouter quelque chose à notre vie.
Elle devient notre vie.
Celui qui a réellement intégré cela ne considère pas son étude comme une activité parmi d’autres. Il ne quitte pas le Beth Hamidrach pour retourner à sa « vraie vie ».
Même lorsqu’il travaille, mange, voyage ou s’occupe de ses affaires, sa vie reste orientée par la Torah qu’il étudie.
C’est peut-être précisément pour cela que la Birkat HaTorah doit être récitée לפניה — avant l’étude.
Avant même d’ouvrir le livre, avant même de comprendre une nouvelle souguia, avant même d’éprouver le plaisir intellectuel du limoud, l’homme doit savoir ce qu’il s’apprête à faire.
Il ne vient pas seulement chercher une connaissance.
Il entre dans une autre dimension de vie.
La grandeur de la Torah ne se limite pas à ce qu’elle permettra d’accomplir après l’étude : l’étude elle-même est élévation, vie et grandeur pour l’homme.
Nous pouvons alors comprendre la profondeur des paroles de la Guemara.
Les Bnei Israël pouvaient effectivement continuer à étudier.
Extérieurement, la Torah était encore présente.
Mais leur rapport à elle avait changé.
Elle n’était plus nécessairement cette réalité supérieure destinée à transformer leur existence ; elle pouvait devenir une connaissance, une habitude, peut-être même une activité intellectuelle remarquable, mais sans pénétrer profondément leur personnalité.
Ils étudiaient la Torah, mais ils ne vivaient plus véritablement dans la Torah.
Voilà peut-être le sens de :
שלא ברכו בתורה תחילה
Ils n’étaient plus capables de bénir véritablement avant l’étude, parce qu’avant d’étudier ils ne se plaçaient plus dans cet état d’esprit : celui d’un homme conscient qu’il est sur le point de toucher à la source même de sa vie.
Dès lors, le passouk :
עַל עָזְבָם אֶת תּוֹרָתִי
« Parce qu’ils ont abandonné Ma Torah »
prend un sens extraordinaire.
Ils ne l’avaient peut-être pas abandonnée physiquement.
Ils avaient abandonné la Torah comme mode de vie.
Et l’on peut alors comprendre le lien avec les fautes terribles qui provoquèrent finalement la destruction.
Ce défaut de Birkat HaTorah n’est peut-être pas simplement une faute supplémentaire qui viendrait s’ajouter aux trois fautes capitales.
Il dévoile la racine qui permit leur développement.
Lorsqu’une Torah ne transforme plus l’homme, lorsqu’elle reste superficielle et extérieure à sa personnalité, elle ne possède plus la même force pour empêcher sa dégradation morale.
Peu à peu, l’homme peut étudier tout en vivant selon des valeurs étrangères à ce qu’il étudie.
Le problème commence bien avant l’idolâtrie, le meurtre ou les fautes les plus graves.
Il commence lorsque la Torah cesse d’être חיי עולם, une vie éternelle, et redevient simplement l’un des éléments de nos חיי שעה, notre vie quotidienne et passagère.
On comprend également pourquoi cette cause profonde échappa aux Sages et aux prophètes.
Les fautes visibles pouvaient être constatées.
Mais ce dont parle ici la Guemara appartient aux profondeurs du cœur humain.
Deux hommes peuvent être assis l’un à côté de l’autre, étudier exactement le même texte, pendant exactement le même nombre d’heures.
Pourtant, chez l’un, la Torah est devenue sa vie.
Chez l’autre, elle reste extérieure.
Cette différence ne se mesure pas simplement en observant le comportement extérieur.
Seul Hachem, יודע תעלומות, Celui qui connaît les profondeurs de l’homme, pouvait révéler que derrière les fautes visibles existait une rupture beaucoup plus profonde : la perte du véritable rapport à la Torah.
La Birkat HaTorah prend alors une dimension immense.
Chaque matin, avant de commencer à étudier, nous avons quelques secondes pour nous rappeler ce que signifie réellement la Torah pour nous.
Lorsque nous disons :
וְהַעֲרֶב נָא ה׳ אֱלֹקֵינוּ אֶת דִּבְרֵי תוֹרָתְךָ בְּפִינוּ
nous demandons que les paroles de Torah soient douces pour nous.
Et lorsque nous bénissons :
אֲשֶׁר בָּחַר בָּנוּ מִכָּל הָעַמִּים וְנָתַן לָנוּ אֶת תּוֹרָתוֹ
nous devons ressentir l’immense privilège qui nous a été donné : pouvoir vivre baignés dans une sagesse divine qui accompagne l’homme dans ce monde et l’élève vers le monde futur.
La kavana de Birkat HaTorah pourrait donc être :
Je ne m’apprête pas simplement à apprendre quelque chose.
Je m’apprête à recevoir quelque chose qui doit me transformer.
Et peut-être est-ce justement cela que signifie :
כִּי שֵׁם ה׳ אֶקְרָא — הָבוּ גֹדֶל לֵאלֹהֵינוּ
Avant de prononcer les paroles de la Torah, avant d’entrer dans cette rencontre avec la parole divine, l’homme s’arrête et reconnaît la grandeur du cadeau qu’il reçoit.
Car la véritable Torah n’est pas seulement celle que l’on connaît.
C’est celle qui finit par devenir ce que l’on est.